ladane nasseri

Noir et Blanc sur les Iraniennes: Shirin Neshat
La Règle du Jeu, Septembre 2004


Léger bruit de pas derrière la grille. Shirin Neshat apparaît, démarche hâtive, sourire délicieux. Elle salue, affectueuse, comme retrouvant une tendre amie.

Et la voilà partie, courant en cette matinée de juin à travers les gouttelettes éparses, en direction du café du coin. Elle s'installe et toise sagement, de ses sombres yeux qu'elle souligne invaria­blement d'épais traits noirs. Son visage rond est délicat, son nez aquilin, ses cheveux noirs tirés en un chignon. D'immenses bou­cles d'oreilles en petites pierres rouges encadrent son visage, accentuant tout ce qu'il y a de plus oriental en elle. Vivacité et douceur se joignent chez elle avec une parfaite grâce, comme pour faire honneur à son prénom signifiant littéralement «allégresse sucrée » en persan.

L’allégresse est une disposition pour le moins inattendue chez cette Iranienne de 47 ans qui multiplie les expositions dans tous les coins du globe pour un art réputé subversif: des photographies et courts‑métrages poétiques certes, mais sibyllins, souvent, et teintés de mélancolie, toujours.

«En tant que femme, j'ai ces profondes anxiétés humaines, ces questions, émotions, peurs et désirs», explique‑t‑elle. «Je me vois au sein d'un monde plus grand que moi, qui me dépasse... Au travers de mon art, c'est une petite place pour moi que j'essaie de trouver, ma petite réponse.

De questions et de conflits Neshat est faite. Née dans une pro­vince iranienne, elle est pourtant envoyée dès l'adolescence en Californie, par son père. Elle fait des études d'art alors que tumulte et révolution embrasent son pays natal. Neshat embarque pour New York, et se marie avec un architecte coréen. La fascination de ce dernier pour la dimension sociale de son art stimule à son tour la créativité de Neshat. Elle sort de cette union dotée d'un regard moins candide, plus engagée, indéniablement reconnais­sante. Et mère de Cyrus.

A 33 ans, emportée par « un désir de réunification » avec sa famille et sa patrie, elle rentre en Iran et se retrouve face à un pays économiquement et socialement ravagé par une décennie de poli­tique intérieure féroce et huit années de guerre dévastatrice avec l'Iraq. De la naîtra l'inspiration et l'essence de son oeuvre.

D'abord une série de photographies en noir et blanc, Women of Allah, affichant des figures voilées. Çà et la dépassent visages et mains recouverts de textes religieux et exhibant des armes à feu. Déjà à cette époque, Neshat condamne l'ensorcellement ira­nien autour de la notion de martyr.

Elle multiplie alors les séjours en Iran, se penche sur de nou­veaux thèmes: altérité, désir, oppression, solitude, désarroi, folie... autant de sujets tabous pour lesquels elle s'enfièvre, et qui donnent Fervor, Turbulent, Rapture, Pulse, Possessed, des projections vidéo en noir et blanc, pour la plupart montrées simultanément sur deux écrans, comme pour mettre en avant la bipolarité Est/Ouest qui l'habite, cette dualité intérieure qu'elle n'arrive pas à maîtriser.

«Au début, mon art était une excuse qui me permettait de maintenir ma relation avec l'Iran», explique-t-elle, « puis mes oeuvres ont commencé à prendre forme, à vivre une vie qui leur était propre.» Certains voient là une dénonciation de l'assujettis­sement des femmes, d'autres, la glorification de symboles reli­gieux. Ses admirateurs parlent d'une présentation mystique des problèmes de société, ses critiques reprochent une mise en scène trop « orientaliste ». On ne peut plaire à tout le monde, semble répondre Neshat qui ne fait que redoubler d'efforts et d'allant, per­suadée qu'elle se doit de «faire ses preuves» à chaque nouvelle création.

Neshat, qui souffre d'un détachement prématuré de la cellule familiale et se dit artiste en exil, se réconcilie néanmoins avec ses absences. «Le plus grand désastre de la révolution est la frag­mentation politique, sociale, idéologique qu'elle a créée parmi le peuple iranien. » Ainsi, rester proche de la communauté iranienne est pour elle essentiel.

Au fil des années et des productions elle rallie autour d'elle chanteurs, metteurs en scène, photographes, et opère aujourd'hui avec le soutien d'une équipe, qu'elle qualifie de « famille», cons­tituée presque entièrement d'Iraniens.

Au cours des quatre dernières années, l'oeuvre de Neshat prend un tour plus cinématographique. Elle adopte des techniques de production plus sophistiquées, invite la couleur et s'éloigne d'une imagerie purement iranienne.

Tooba, inspiré d'un personnage féminin dans la mythologie perse et reposant sur la légende d'un arbre paradisiaque, sera filmé au Mexique avec des acteurs locaux. «Je voulais voir si je pouvais prendre une idée et l'universaliser», m'explique-t-elle. C'est réussi. Sa poésie transcende la métaphore du jardin secret, si précieux en Iran. «Cela a ouvert mon horizon. Je n'hésiterai plus à m'éloigner de l'iconographie islamique», dit-elle. Problématique? «Sans doute», convient-elle, « mais je ne peux nourrir le spectateur. À chacun de déployer son imagination. »

Peu de temps après Tooba, elle est contactée par le Sundance Institute qui l'encourage à se lancer dans un long-métrage. En 2003, elle accepte et se rend, à la demande du comité, à un sémi­naire hebdomadaire d'écriture de script. Son projet? Mettre en scène le roman sociétal et surréaliste de Shahrnoush Parsipour Women Without Men.

Neshat se dit très inspirée par les auteurs féminins iraniens. Elle est surtout marquée par le caractère visuel de cet ouvrage de Parsipour. Et l'historique personnel de l'auteure - emprisonnée à quatre reprises (en 1981 Parsipour passera quasiment cinq années en prison) pour avoir examiné des thèmes réputés tabous en Iran - n'est qu'une raison de plus. «Shahrnoush est une offrande à l'Iran, qui a été totalement malmenée», estime Neshat, et elle se bat pour attirer l'attention sur le talent mais aussi sur la vie de l'auteure, aujourd'hui exilée au Etats-Unis.

« Le roman traite de cinq femmes qui toutes fuient leur passé et se retrouvent dans uni ardin », explique Neshat, « c'est un refuge mais, en termes spirituels, c'est la manifestation d'un paradis où elles se retrouvent dans l'espoir d'échapper à la société.., elles sont toutes, d'une manière ou d'une autre, folles et ne font en réalité que poursuivre leurs démons intérieurs. »

Neshat se dit fascinée par la notion de folie, par sa juxtaposi­tion avec la créativité. «J'aimerais que le film comporte une saveur iranienne, mais je ne voudrais pas qu'il soit uniquement iranien. C'est une histoire forte, qui a une signification universelle. »

Neshat vient de tourner la première partie du film qu'elle pré­sente sous forme d'un court-métrage intitulé en référence à l'une des héroïnes de l'ouvrage : Mahdokt, ou la frénésie d'une jeune femme obsédée par la notion de fertilité, et qui, soucieuse de pré­server sa virginité, s'abandonne à la nature pour se métamor­phoser en arbre fécond.

Neshat ne tarit pas d'éloges sur Parsipour dont elle admire la complexité et le courage. On l'observe. Elle. Neshat. Profession­nelle et généreuse. «C'est une grande année pour les femmes iraniennes », avait-elle commencé au début de l'entretien. Á


Read this article in pfd format

Back to list of articles